“Les Temps modernes ” de Chaplin raconté avec des abeilles

C’est avec joie que nous reproduisons ici un article de Michel Maxime Egger paru sur Trilogies à propos des abeilles.

Table des matières:

Son père était un passionné d’apiculture. Il avait même construit un magnifique chalet pour ses ruches. Porteur de cet héritage, le cinéaste suisse Markus Imhoof a essayé de comprendre pourquoi les abeilles meurent en masse. Cela donne un superbe documentaire de création : More than Honey ou « Les Temps modernes de Chaplin raconté avec des abeilles », ainsi qu’il le définit lui-même. Un voyage à travers la planète, mâtiné d’émerveillement et de gratitude, d’inquiétude et d’horreur.

Célébration de l’intelligence collective

Emerveillement devant la beauté magique de ces messagères hypersensibles, capables d’émotions et de choix, qui permettent aux « fleurs de faire l’amour ». Imhoof révèle et célèbre l’intelligence collective prodigieuse des abeilles. Pour le professeur Randolf Menzel, neurobiologiste à la Freie Universität de Berlin, les colonies constituent des « super-organismes ». Fortes de leur 50’000 habitantes disposant chacune de 950’000 cellules nerveuses, elles ont à leur disposition une puissance de calcul potentiellement cinq fois supérieure à celle du cerveau humain.
Grâce à des prouesses techniques (hélicoptères miniatures, tournage à 300 images/seconde, ballon météorologique imprégné de phéromones), à la création d’un studio en pleine nature et à une patience de bénédictin – une semaine de tournage pour saisir la fécondation d’une reine en plein vol – nous pénétrons avec une caméra macro dans le royaume fascinant des ruches. Un univers centré sur la reine – qui pond 2000 œufs par jour – « où personne ne donne des ordres et où chacun obéit à tout le monde ». Un réseau dont les nœuds autoroutiers urbains ne sont qu’un pâle et triste reflet. Le réalisateur nous permet ainsi de découvrir de l’intérieur le mode de vie des abeilles que nous suivons dans leurs travaux quotidiens, leurs vols stratégiques et leur subtil système de communication par la danse.
Peu à peu, accompagnées comme des actrices par des travellings, panoramiques et autres mouvements de grue, les abeilles deviennent des personnages à part entière. Avec leurs yeux gigantesques et leurs carapaces poilus, elles apparaissent comme des êtres fantastiques, comme venus d’une autre planète.
Gratitude ensuite, car les abeilles rendent des services immenses à l’humanité. Arrivée sur terre 60 millions d’années avant l’humanité, l’apis mellifera est aussi indispensable à son économie qu’à sa survie. « Si l’abeille disparaissait du globe, l’être humain n’aurait plus que quatre années à vivre », prédisait Einstein. Et pour cause : 80 % des espèces végétales ont besoin des abeilles pour être fécondées et plus d’un tiers de nos aliments sont liés à leurs activités. Sans elles, il n’y a pas de pollinisation, donc pratiquement ni fruits, ni légumes.

Syndrome d’effondrement

Inquiétude également devant le drame qui est en train de se jouer. Car les abeilles sont menacées. Depuis une quinzaine d’années, elles quittent par milliards leurs ruches pour ne plus y revenir. On estime que, selon les régions, 50 à 90% des abeilles ont disparu. En Grande-Bretagne, on parle du « phénomène Marie-Céleste », en référence à un navire dont l’équipage s’était volatilisé en 1872. Pour comprendre cette épidémie, le cinéaste a voyagé de la Suisse en Australie, en passant par l’Allemagne, l’Amérique et la Chine.
Quelles sont les causes de ce « syndrome d’effondrement » (colony collapse disorder) qui se propage sur toute la planète ? Elles sont multiples. Elles ont pour noms pesticides, parasites (varroa), médicaments antiviraux, émissions électromagnétiques, mais aussi pression des voyages. Car aux Etats-Unis, les abeilles sont trimballées par centaines de ruches sur des milliers de kilomètres dans des camions-remorques, allant d’un verger à l’autre pour polliniser les arbres fruitiers. Jusqu’à un tiers ne survivent pas à ces trajets « contre-nature », stressants et trop chauds, propices au développement de toutes sortes de parasites (genre acariens) et maladies. Il ne reste alors aux apiculteurs que les grands moyens : injecter dans les ruches de l’eau sucrée mêlée d’antibiotiques qui se retrouveront dans le miel et dans… nos corps.

Système économique destructeur et absurde

Horreur enfin face au processus sous-jacent à ces différents facteurs : la globalisation néolibérale, économique et financière, qui s’étend à l’ensemble de la planète, impose sa logique à toutes les activités humaines et détruit la nature. Le modèle croissanciste-productiviste-consumériste promeut une apiculture moderne et industrielle – particulièrement développée aux Etats-Unis   aux antipodes de l’apiculture artisanale et traditionnelle, telle que la pratique encore, par exemple, un Fred Jaggi dans les montagnes de Suisse.
Ici, on prend son temps, on ne craint pas les piqûres, la relation avec les abeilles est directe, symbiotique, peau à peau, corps à corps. Cela n’empêche, au besoin, de mener une guerre sans pitié aux abeilles jaunes de la vallée voisine qui viennent contaminer la « race noire locale ». – maximisation des profits oblige   l’apiculture a perdu son âme. Car il faut aller vite pour être rentable. Adieu les rythmes de la nature ! Les machines se sont substituées à la relation vivante et manuelle avec les abeilles. Les abeilles n’ont plus de valeur en elles-mêmes, elles ne valent que par leurs performances et leur productivité. Elles ne sont plus des êtres vivants, mais des « ouvrières », les rouages d’une chaîne de production mondialisée, corvéables et sacrifiables à merci. Violence insupportable des machines à récolter, qui broient sans état d’âme les petites bêtes !
Les abeilles – importées d’Australie   sont, par exemple, au cœur du business américain des amandes. La productivité des gigantesques plantations en Californie (80% de la production mondiale) dépend de leur travail de pollinisation. Cultivées aux Etats-Unis, elles sont expédiées en Espagne pour être pelées et grillées, puis envoyées au Japon pour la confection de gâteaux traditionnels. Jusqu’où cette machinerie pourra-t-elle continuer ? L’apiculteur industriel John Miller est inquiet. Car les abeilles sont menacées par les pulvérisations chimiques intempestives nécessaires à la croissance des amandiers. Or, les fongicides altèrent la qualité du miel.
La Chine offre l’exemple extrême de l’absurdité du système. Mao, en son temps, avait décrété l’extermination de tous les moineaux, parce qu’ils ravageaient les cultures de céréales. Du coup, les parasites ont proliféré. Pour lutter contre ce fléau, les Chinois ont recouru à des produits chimiques qui ont décimé toutes les colonies d’abeilles. Aujourd’hui, la récolte et le commerce de pollen sont devenus un vrai business. Dans les vergers de la province septentrionale de Laioning, des myriades d’êtres humains – des jeunes femmes pour la plupart, car plus légères et donc moins dangereuses pour les jeunes branches   grimpent dans les arbres fruitiers pour déposer sur les pistils du pollen collecté à 2000 kilomètres au Sud. Une pollinisation à la main, fleur à fleur, à l’aide de coton-tiges ou de baguettes de bambou auxquelles on a fixé une touffe de duvet de poule. Combien de Chinois faut-il pour remplacer un milliard d’abeilles ?

Lueur d’espoir

Le film, heureusement, ne s’arrête pas à cet état des lieux noirâtre. Il termine sur une leur d’espoir, fragile et paradoxale : les abeilles « tueuses ». Elles sont originaires d’Afrique, inculturées en Afrique et immigrées clandestinement aux Etats-Unis. Ces « louves »   selon l’expression de Fred Terry qui les élève en Arizona  non seulement produisent beaucoup de miel, mais résistent à toutes les maladies. Hier considérées comme un fléau, elles deviennent aujourd’hui une source de salut. C’est en tout cas ce que la fille et le beau-fils de Markus Imhoof croient, qui effectuent des expériences d’hybridation entre abeilles tueuses et abeilles européennes en Australie. L’idée est de créer une espèce alliant la vigueur des premières à la douceur relationnelle des secondes. Mais comme ils ne savent pas s’ils ne vont pas finalement générer un Frankenstein, les expérimentations ont lieu sur une île, loin de toute habitation humaine.
Tout cela, Imhoof le met en scène, sans commentaire didactique en voix off. La dénonciation est d’autant plus forte qu’il renonce à tout prêchi-prêcha écologique ou altermondialiste. Le jeu avec les contrastes, la construction du film et le montage suffisent. La colère (envers le système) est perceptible, mais toujours équilibrée par la tendresse (pour les abeilles) et le respect (pour les personnes rencontrées). Les acteurs interviewés, quels qu’ils soient, sont abordés avant tout dans leur humanité, avec leurs contradictions, leurs angoisses et leur souffrance. Très lucides sur le système et ses procès, certains font même leur propre procès sans s’en rendre compte et, pire, sans remise en question. Ainsi John Miller qui reconnaît avoir signé « un pacte faustien avec le diable » dont il s’accommode très bien.
« L’homme fait-il partie de la nature ou en est-il le PDG ? », se demande le cinéaste qui voit la biosphère comme une immense symphonie où chaque espèce joue sa partition dans l’écoute et le respect des autres. L’amnésie qui rend les abeilles incapables de retrouver leur ruche n’est-elle pas tout à la fois le symbole et la conséquence de l’amnésie de l’humain qui a oublié son lien ontologique avec la création ? Et de conclure : « La nature survivra à nos fantasmes de domination, mais le combat des humains deviendra plus inhumain. »
Michel Maxime Egger

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